S’éveiller sous une toile de tente, le souffle court face à un panorama de crêtes alpines baignées de lumière rasante — cette liberté attire chaque année des milliers de randonneurs. Mais cette expérience presque spirituelle s’accompagne d’un cadre juridique qu’il vaut mieux maîtriser avant de planter son premier piquet. En France, il n’existe pas de distinction précise entre le camping sauvage et le bivouac au niveau de la réglementation — ils sont ainsi autorisés partout où il n’existe pas d’interdiction. Une phrase simple, presque rassurante. Derrière elle, un mille-feuille de textes, d’exceptions et de spécificités territoriales qu’il convient de décoder pour profiter sereinement de la nature tout en préservant sa beauté fragile.
Qu’est-ce que le bivouac sauvage et pourquoi est-il réglementé ?
Définition du bivouac sauvage vs camping sauvage
Le bivouac correspond à une installation légère et temporaire, limitée à une nuit, avec une tente montée tard et démontée tôt, dans le cadre d’une itinérance. Le camping sauvage implique une installation plus durable avec du matériel encombrant, souvent sur plusieurs nuits au même endroit. Le bivouac est toléré sous conditions, le camping sauvage reste interdit en France.
Cette distinction, bien que non formalisée juridiquement au niveau national, fait toute la différence sur le terrain. Le bivouac, c’est : à la belle étoile ou dans une tente compacte de petite taille (ne permettant pas d’être debout), pendant une seule nuit, installation à un endroit autorisé, installation en soirée et départ au matin. Le camping sauvage ? Pensez plutôt au combi garé trois jours au même emplacement, chaises dépliées et auvent installé. Deux univers, deux traitements radicalement différents.
Les enjeux environnementaux et sécuritaires de la réglementation
Les milieux naturels sont des écosystèmes complexes où la faune, la flore et les équilibres écologiques jouent un rôle vital. C’est pour cette raison que de nombreuses réglementations existent pour protéger ces environnements sensibles. Les restrictions imposées par les autorités concernent souvent des aspects tels que les feux de camp, la dispersion des déchets, les lieux de bivouac autorisés et les effets sur la biodiversité locale.
Au-delà de l’écologie, la sécurité des pratiquants entre en jeu. Risques d’incendie en période estivale, instabilité des terrains, éloignement des secours — autant de facteurs qui justifient l’encadrement de cette pratique. Et quand on sait que certains parcs nationaux accueillent des centaines de milliers de visiteurs par saison, on comprend mieux l’impératif de canaliser les flux.
Réglementation du bivouac sauvage en France : le cadre légal
Code de l’environnement et loi littoral : les textes de référence
Le camping “libre” est réglementé par les articles R111-31 et suivants du Code de l’Urbanisme. La réglementation ne connaît pas le bivouac, mais au vu des textes on peut l’assimiler au camping libre.
Le Code de l’Urbanisme prévoit que le bivouac et le camping sauvages sont interdits : dans un rayon de 200 mètres autour des points d’eau captée pour la consommation, pour une question de salubrité, dans le champ de visibilité des édifices classés ou inscrits au titre des monuments historiques. À ces interdictions s’ajoutent les zones littorales soumises à la loi du même nom, les forêts domaniales et les sites classés. Un véritable parcours d’obstacles juridique.
Autorité des maires et préfets : qui décide et où ?
Ces interdictions ne sont opposables que si elles ont été portées à la connaissance du public par affichage en mairie et par apposition de panneaux aux points d’accès habituels aux zones visées par ces interdictions. Autrement dit, pas de panneau, pas d’opposition légale — du moins en théorie.
L’usage du feu et l’accès aux massifs peuvent être réglementés par le Préfet. Les arrêtés préfectoraux, particulièrement fréquents en période de sécheresse, peuvent interdire temporairement l’accès à certains massifs forestiers ou restreindre drastiquement les conditions de bivouac. Une vérification sur les sites des préfectures s’impose avant chaque départ.
Sanctions et amendes encourues en cas d’infraction
Le montant de l’amende camping sauvage fluctue selon le contexte. En règle générale, l’addition atteint 135 euros, mais si des dégradations, des déchets ou une atteinte à la faune et flore sont constatés, la facture grimpe jusqu’à 1 500 euros.
Les amendes pour non-respect de la réglementation ont été réévaluées. Une installation sauvage dans une zone protégée peut désormais coûter jusqu’à 450 euros, contre 135 euros auparavant. Quant à l’intrusion sur une propriété privée, depuis février 2023, pénétrer une propriété privée peut vous valoir une amende de 135 €. Même à pied ! L’ignorance de la loi n’exonère personne.
Où bivouaquer légalement en France : zones autorisées et interdites
Parcs nationaux : règles spécifiques et dérogations possibles
Dans les parcs nationaux, le bivouac est possible (à l’exception de Port-Cros, Porquerolles et des Calanques) uniquement à certains endroits et sous certaines conditions. Chaque parc national adapte sa réglementation à ses contraintes spécifiques.
Il existe 11 Parcs Nationaux en France. De manière générale dans les zones cœur de parc, le bivouac y est autorisé entre 19h et 7h, à plus d’une heure de marche de ses limites, dans des aires de bivouac spécifiques ou à 50m maximum des itinéraires balisés.
Quelques exemples concrets :
- Parc national de la Vanoise : Bivouac autorisé uniquement aux abords de certains refuges en période estivale, entre 19h et 8h du matin. La réservation est obligatoire auprès des gardiens.
- Parc national des Cévennes : Bivouac autorisé en zone cœur entre 19h et 9h du matin uniquement en tente légère, le long des itinéraires balisés de grande randonnée (GR, GRP) et à 50 mètres maximum de part et d’autre de la voie.
- Parc national des Pyrénées : Bivouac autorisé de 19h à 9h à plus d’une heure de marche de tout accès motorisé.
- Parc national des Calanques et Port-Cros : Le bivouac est totalement interdit en cœur.
Parcs naturels régionaux et réserves naturelles
La France compte 59 parcs naturels régionaux, eux aussi soumis à leurs propres réglementations pour le bivouac et le camping sauvage. Les réserves naturelles, au nombre de 359, possèdent également leur propre législation vis-à-vis du bivouac. Bien souvent, comme il s’agit d’espaces très fragiles, la réglementation y est plus stricte avec une interdiction totale du bivouac et du camping.
Exemple notable : Le bivouac est autorisé de 17h à 9h dans le parc naturel régional du Vercors. Mais attention, des réserves intégrées peuvent imposer des restrictions supplémentaires.
Propriétés privées : obtenir l’autorisation du propriétaire
L’autorisation expresse du propriétaire est indispensable pour bivouaquer sur un terrain privé. Il est impératif d’obtenir un accord écrit. Une simple discussion peut suffire dans la pratique, mais l’accord écrit vous protège en cas de litige.
Une tendance émerge : le “gamping” (contraction de garden et camping), où des particuliers proposent leur jardin aux bivouaqueurs via des plateformes comme HomeCamper ou Welcome To My Garden. L’occasion de combiner légalité et rencontres authentiques.
Zones littorales et sites classés : interdictions strictes
La loi camping sauvage bannit l’installation sur les plages, le littoral, les voies publiques, à proximité immédiate des sources d’eau potable ou au cœur des forêts classées. Le littoral français — du moins sa bande des 100 mètres — reste globalement inaccessible aux bivouaqueurs. Une contrainte majeure pour ceux qui rêvent de s’endormir bercés par les vagues.
Réglementation par région : spécificités territoriales
Alpes et Pyrénées : réglementation en haute montagne
Les grands massifs alpins et pyrénéens constituent le terrain de jeu privilégié des bivouaqueurs français. Dans le Parc national du Mercantour, il faut être à plus d’une heure de marche de l’entrée, planter après 19h et plier bagage avant 9h, tout en bannissant les tentes imposantes.
Le bivouac dans le Parc national des Écrins est autorisé à proximité des refuges, dans un abri de petite taille et entre 19h et 9h du matin. Ces horaires récurrents — 19h-9h — définissent une fenêtre de tolérance standardisée dans la plupart des espaces protégés de montagne.
Point crucial pour les randonneurs engagés dans une randonnée longue distance : la règle de l’heure de marche depuis un accès routier vise précisément à réserver le bivouac aux itinérants, pas aux promeneurs du dimanche cherchant un spot Instagram.
Corse : particularités du PNRC et zones de bivouac autorisées
Selon la réglementation du Parc Naturel Régional de Corse (PNRC), le bivouac est strictement interdit en dehors des zones spécifiquement aménagées à proximité des refuges.
“Le camping sauvage et le bivouac sont interdits sur l’ensemble du parcours du GR20 ainsi que sur le massif de Bavella. Le bivouac n’est autorisé qu’à proximité immédiate des refuges et uniquement sur les aires aménagées”, parc naturel régional de Corse.
Depuis la saison 2023, la réservation des refuges, ainsi que des emplacements de bivouac pour ceux qui utilisent leur propre tente, est devenue obligatoire. Cette mesure vise à gérer le flux de randonneurs et à préserver l’environnement fragile du GR20. Les tarifs s’établissent comme suit : bivouac avec sa propre tente (9 euros), nuit en refuge avec lit en dortoir (17 euros), location de tente pour une personne (22 euros).
En Corse plus qu’ailleurs, la liberté de bivouac se paie — littéralement. Une spécificité à intégrer dans votre budget refuges GR réservation.
Massif central et autres régions : variations locales
Certains Parcs naturels régionaux ont mis en place des initiatives innovantes pour encadrer la pratique du bivouac. Par exemple, le Parc naturel régional des Grands Causses a développé un réseau de “bivouacs nature”, des emplacements officiels où le bivouac est explicitement autorisé et encouragé.
Dans le PNR des Volcans d’Auvergne : bivouac toléré sur accord du propriétaire de 20h à 8h, interdit sur les pentes et sommets des volcans. Ces variations illustrent l’importance de se renseigner systématiquement avant chaque sortie — la règle qui s’applique à 20 km peut être radicalement différente au prochain département.
Les bonnes pratiques du bivouac sauvage responsable
Principe Leave No Trace : ne laisser aucune trace
Leave No Trace (LNT) est un ensemble de principes conçus pour limiter notre impact sur l’environnement lors d’activités en pleine nature. Les 7 Principes de Leave No Trace fournissent un cadre facilement compréhensible de pratiques à impact minimal pour quiconque visite les grands espaces. Les Principes peuvent être appliqués n’importe où — des zones sauvages reculées aux parcs locaux et même dans votre jardin.
Les 7 principes fondamentaux :
- Préparer et planifier sa sortie
- Marcher et bivouaquer sur des surfaces durables
- Gérer correctement ses déchets
- Laisser intact ce que l’on trouve
- Minimiser l’impact des feux de camp
- Respecter la vie sauvage
- Respecter les autres usagers
Choix de l’emplacement : critères sécuritaires et écologiques
Pour le bivouac, choisissez des zones déjà impactées ou des surfaces résistantes. Un bon emplacement de bivouac se trouve, il ne se crée pas.
Privilégiez les surfaces minérales — roche, gravier — plutôt que la végétation fragile. Installez-vous à distance des cours d’eau (minimum 60 mètres) pour éviter pollution et risques de crue soudaine. Évitez les crêtes exposées aux orages et les zones de passage de la faune.
Gestion des déchets et de l’eau : impact minimal
Le principe « Emportez tout ce que vous avez apporté » est simple mais vital. Aucun déchet ne doit être laissé derrière vous, y compris les biodégradables comme les épluchures de fruits.
Traitez les déchets humains de manière responsable : si vous bivouaquez loin des toilettes, enterrez vos déchets à au moins 20 cm de profondeur et à plus de 60 mètres de toute source d’eau pour éviter toute contamination. Les détergents (savon, shampoing, liquide vaisselle) ainsi que les crèmes solaires polluent le milieu. Ils sont préjudiciables pour les invertébrés. Les lacs sont des écosystèmes particulièrement fragiles.
Respect de la faune et de la flore locales
L’observation des animaux sauvages est l’un des grands plaisirs du bivouac, mais elle doit se faire de manière respectueuse. Ne nourrissez jamais les animaux : leur donner de la nourriture peut modifier leur comportement naturel, les rendant dépendants des humains, et créer des situations dangereuses. Gardez une distance respectueuse : observez les animaux de loin avec des jumelles et ne perturbez pas leur environnement.
Matériel et équipement pour un bivouac réglementaire
Tente vs tarp : choisir selon la réglementation locale
Le bivouac se pratique à la belle étoile ou dans une tente compacte de petite taille (ne permettant pas d’être debout). Exit donc les grandes tentes familiales — privilégiez les modèles ultra-légers, à montage rapide et au faible encombrement au sol.
Le tarp (bâche tendue) offre une alternative minimaliste parfaitement adaptée à l’esprit du bivouac : montage rapide, démontage express, empreinte au sol minimale. Certains puristes optent pour le simple sursac de couchage par temps clément — l’impact zéro.
Réchaud et feu de camp : règles et alternatives
Les feux sont interdits pratiquement partout, même quand le bivouac est autorisé, pour des raisons évidentes d’incendie. Pour d’évidentes raisons de sécurité et de protection, il est interdit de faire du feu dans le cœur des parcs nationaux, en dehors des équipements aménagés à cet effet. L’usage de réchauds portatifs autonomes est cependant toléré.
Il est interdit “de porter ou d’allumer du feu” sur un terrain soumis au Code forestier et “jusqu’à une distance de 200 mètres des bois et forêts”. Le réchaud à gaz compact devient donc l’allié indispensable du bivouaqueur respectueux des règles.
Kit d’hygiène et toilettes de campagne
La gestion des besoins naturels reste le point délicat du bivouac. Emportez une petite pelle pour enterrer vos déchets à 20 cm minimum de profondeur, à plus de 60 mètres des cours d’eau. Le papier toilette biodégradable limite l’impact, mais l’idéal reste de le remporter dans un sac étanche. Certains bivouaqueurs adoptent les toilettes portables type “wag bag” pour un impact nul.
Alternatives légales au bivouac sauvage
Aires de bivouac aménagées sur les GR
De plus en plus de communes créent des aires de bivouac officielles, dotées d’installations basiques (toilettes sèches, points d’eau). Ces espaces, souvent gratuits ou très abordables, offrent la garantie d’une nuit en règle sans le stress du contrôle potentiel.
Sur les grands itinéraires comme le GR10 ou le GR20, ces aires jalonnent le parcours à intervalles réguliers. Un atout majeur pour qui souhaite intégrer le bivouac dans une stratégie globale de dormir randonnée longue distance.
Refuges gardés et non gardés
De nombreux refuges de montagne proposent des emplacements pour le bivouac, souvent payants. L’avantage ? Accès aux sanitaires, à la cuisine, parfois à une douche chaude — le confort minimal après une journée d’effort.
Le massif de la Vanoise bénéficie d’un important maillage de refuges qui permet de s’abriter environ toutes les 3 heures de marche. Cette densité exceptionnelle rend le bivouac sauvage moins impératif et facilite le respect de la réglementation. Pour tout savoir sur cette option, consultez notre guide complet sur les refuges GR réservation.
Gîtes d’étape et hébergements dédiés aux randonneurs
Les gîtes étapes randonnée constituent l’alternative confortable au bivouac. Repas chauds, lit douillet, échanges avec d’autres randonneurs — une formule qui séduit particulièrement sur les itinéraires longs où récupération et lien social font partie intégrante de l’expérience.
La stratégie optimale ? Alterner : bivouac sur les portions où il est autorisé et accessible, refuge ou gîte quand les conditions climatiques ou réglementaires l’imposent. Cette flexibilité définit le randonneur expérimenté, capable d’adapter son programme aux réalités du terrain.
Le bivouac sauvage en France ressemble finalement à un jeu d’équilibriste entre liberté et responsabilité. Oui, dormir sous les étoiles reste possible — mais à condition de jouer selon les règles du jeu. Ces règles, loin d’être des entraves arbitraires, protègent précisément ce que nous venons chercher : des espaces naturels préservés, une faune qui vit sa vie sans craindre l’humain, des paysages qui resteront intacts pour les générations suivantes. La question n’est donc pas “peut-on bivouaquer en France ?”, mais plutôt : “sommes-nous prêts à bivouaquer de façon responsable ?” La réponse appartient à chaque randonneur qui, au crépuscule, déplie sa tente légère sur un emplacement soigneusement choisi — conscient que ce privilège se mérite autant qu’il se protège.