« Je pensais photographier les gravures de tout près » : pourquoi ces randonneurs redescendent de la vallée des Merveilles sans avoir quitté le sentier

« Je pensais photographier les gravures de tout près » : c’est la phrase qu’on entend le plus souvent au refuge des Merveilles, dans la bouche de randonneurs qui viennent de boucler leur boucle sans jamais poser un pied hors du sentier balisé. Pas de mauvaise volonté, pas d’erreur d’itinéraire. Juste une règle méconnue, mais stricte : dans cette vallée du Mercantour, on regarde les gravures rupestres, on ne les approche pas.

À retenir

  • Pourquoi les randonneurs de la vallée des Merveilles doivent-ils abandonner l’idée de s’approcher des gravures ?
  • Comment les gravures vieilles de millénaires ont-elles plus souffert en 50 ans qu’en des siècles ?
  • Existe-t-il une solution légale pour observer les gravures rupestres de près ?

Un musée à ciel ouvert qu’on ne visite qu’à distance

La vallée des Merveilles, perchée à plus de 2000 mètres d’altitude sur la commune de Tende, dans les Alpes-Maritimes, abrite l’un des plus grands ensembles de gravures rupestres à l’air libre d’Europe. Le Parc national du Mercantour recèle près de 40 000 gravures rupestres préhistoriques réparties sur 15 km2 autour du mont Bego, un ensemble vieux de 4 000 à 5 000 ans, classé “monument historique”. Têtes de taureaux, attelages, armes, figures géométriques : ces gravures très stylisées représentent principalement des têtes de taureaux, des attelages, des armes et des quadrillages, et les recherches archéologiques montrent que l’endroit était probablement un sanctuaire dédié à la fécondité de la terre. Un site d’une richesse rare, mais que la grande majorité des visiteurs ne peut observer qu’à bonne distance des rochers gravés.

Car la règle est nette. La libre circulation n’est autorisée que sur le GR 52 ainsi que sur les sentiers qui le rejoignent depuis le Pas de l’Arpette et le refuge de Fontanalbe, et il est interdit de s’en écarter. Deux parcours d’interprétation, l’un à Fontanalba et l’autre aux Merveilles, permettent malgré tout d’apercevoir un certain nombre de roches gravées : sur ces itinéraires, deux circuits de découverte permettent de voir de nombreuses roches gravées accompagnées, pour certaines, de panneaux pédagogiques. Mais pour l’immense majorité des 40 000 gravures recensées, restées à l’écart de ces chemins balisés, l’accès reste tout simplement fermé au public individuel.

Pourquoi une frontière invisible protège les gravures

Cette restriction n’a rien d’arbitraire. Le site est classé monument historique depuis 1989, et l’Arrêté du Directeur du Parc national n°2013-09 réglemente la zone des gravures rupestres : il est interdit de sortir des sentiers balisés afin de contribuer à leur conservation, et il est interdit de marcher sur les gravures rupestres. Le motif est simple à comprendre une fois qu’on le connaît : la roche gravée à l’âge du Bronze est fragile, et chaque semelle qui s’y pose accélère une érosion qui n’a rien de naturel.

Le constat dressé par les gestionnaires du parc est d’ailleurs sans appel. Ces gravures ont plus souffert de l’action humaine que des éléments naturels ces 50 dernières années qu’au cours des siècles précédents. Quatre à cinq millénaires de gel, de neige et de vent auraient donc fait moins de dégâts qu’une poignée de décennies de fréquentation touristique mal encadrée. De quoi remettre les choses en perspective : un randonneur pressé de prendre le cliché parfait peut, sans le vouloir, abîmer en une seconde ce que le temps a préservé pendant des siècles.

Sur le terrain, la surveillance est bien réelle. Les agents de l’Office français de la biodiversité et du Parc national du Mercantour travaillent en commun sur le terrain à la sensibilisation active des randonneurs dans la vallée des Merveilles. Et les précautions ne s’arrêtent pas aux limites du sentier : il ne faut pas marcher sur les gravures, ni les toucher, ni utiliser de cannes ferrées, qui doivent être rangées sur le sac à dos dans la zone protégée. Un détail qui surprend souvent les habitués des bâtons télescopiques, pourtant indispensables sur le reste du GR 52. Les contrevenants s’exposent en outre à des sanctions loin d’être symboliques : tout graffiti ou dégradation de roche gravée est passible de fortes amendes.

La solution pour approcher vraiment les gravures

Rien n’oblige pourtant à repartir frustré. Deux portes d’entrée légales permettent de sortir des sentiers balisés et d’aller au contact des œuvres protohistoriques. La première, collective, passe par les accompagnateurs en montagne titulaires d’une qualification spécifique : un dispositif autorise les professionnels de la montagne encadrant un groupe à accéder, circuler et stationner dans cette zone, sous réserve d’être détenteur de l'”Agrément Merveilles”, une certification délivrée après un examen dédié.

La seconde option, plus accessible aux randonneurs seuls ou en famille, est un service public organisé directement sur place. Du 15 juin au 30 septembre, le Parc national du Mercantour confie à l’association “Merveilles Gravures et Découverte” l’organisation de visites guidées et commentées des gravures, avec des départs à heures fixes depuis le refuge. Ces sorties encadrées, pensées justement pour démocratiser l’accès aux zones fermées au public, permettent de contempler à quelques dizaines de centimètres des figures que le promeneur non accompagné n’aperçoit qu’au zoom de son appareil photo. Ce service public a été mis en place par le Parc national du Mercantour pour que le plus grand nombre puisse bénéficier de guides et d’explications sur ce monument historique, à un prix abordable.

Un chiffre résume bien l’enjeu : la zone protégée s’étend sur une quinzaine de kilomètres carrés, mais seule une infime portion, celle traversée par le GR 52 et ses circuits d’interprétation, reste ouverte au tout-venant. Le reste du territoire, avec l’écrasante majorité des 40 000 gravures, ne se révèle qu’accompagné. Une contrainte qui, loin d’être une simple lourdeur administrative, explique pourquoi ce sanctuaire de pierre a traversé quatre millénaires sans perdre son mystère.

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