J’ai traversé ces villages fantômes de la Grande Guerre en van par hasard : je ne referai plus jamais les routes touristiques de l’été

Un panneau en bois au bord d’une route de la Meuse. Pas de village derrière. Juste la forêt, quelques cratères dans la terre, et le silence absolu d’un endroit qui a cessé de vivre un matin de février 1916. C’est comme ça que tout a commencé : un détour imprévu sur une petite départementale, un GPS qui recalcule, et soudain Fleury-devant-Douaumont.

À retenir

  • Neuf villages français ont disparu à jamais lors de la bataille de Verdun en 1916 et existent toujours administrativement avec zéro habitants
  • La forêt cache une bombe à retardement : entre 12 et 15 millions d’explosifs centenaires encore actifs sous terre, désamorcés par dizaines de tonnes chaque année
  • Ces lieux ignorés des itinéraires touristiques offrent une connexion émotionnelle que le tourisme de masse ne peut pas transformer en attraction commerciale

Des communes françaises sans habitants depuis un siècle

Neuf villages, situés en zone rouge, furent totalement rayés de la carte lors de la bataille de Verdun : Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes, Vaux-devant-Damloup. Neuf noms sur une carte. Neuf communes qui, administrativement, existent toujours. Fleury-devant-Douaumont a un maire, un statut communal, un code postal et un budget, alors même que sa population officielle reste fixée à zéro par l’INSEE. Un conseil municipal sans administrés. Un budget voté pour entretenir des bornes plantées dans la terre, là où se trouvaient la boulangerie, le presbytère, l’école.

Fleury-devant-Douaumont atteignait 422 habitants avant la Grande Guerre, avant de disparaître totalement pendant la bataille de Verdun en 1916. Ces 422 personnes pensaient partir quelques semaines. Les habitants pensaient partir pour quelques semaines. Ils ne revirent jamais leur maison. Le village fut pris et repris seize fois entre juin et août 1916. 120 à 150 000 tonnes d’obus tombent ici en l’espace de 24 heures. La commune est anéantie définitivement. C’est l’équivalent du poids de la tour Eiffel multiplié par quinze, déversé sur quelques hectares en une seule journée.

Une loi d’avril 1919 permet à l’État de racheter les terrains dans ce qui est qualifié de “zone rouge” : dans cette zone, l’État considère que la quantité de munitions enfouies, le nombre de corps de soldats encore présents et le coût de la reconstruction sont tels que les terrains sont inconstructibles et doivent simplement être reboisés. Les villages sont déclarés “morts pour la France”, la mention que l’on délivre à ceux dont le décès est imputable à un fait de guerre, et ils reçoivent la croix de guerre. Une distinction habituellement réservée aux hommes. Accordée ici à des maisons, des rues, un lavoir.

Une forêt qui cache une bombe à retardement

La végétation a tout recouvert. On roule sur une petite route bordée de pins, le paysage ressemble à n’importe quelle forêt de l’est de la France. Puis le sol change de forme. Des creux, des bosses, des ondulations qui ne ressemblent à rien de naturel. Ce sont des cratères d’obus, recouverts de mousse depuis cent dix ans.

On estime entre 12 et 15 millions le nombre d’explosifs encombrant encore les entrailles de Verdun. Pas des reliques de musée. Des engins toujours actifs. Ces obus centenaires donnent encore des sueurs froides à la brigade de déminage de Metz, qui désamorce entre 20 et 40 tonnes d’explosifs chaque année. Et ce n’est que la surface visible. Pour la préparation d’un mémorial aux soldats musulmans morts au champ de bataille, un simple déminage de surface près de l’ossuaire de Douaumont a mis au jour, durant l’hiver 2005-2006, 219 projectiles, bombes, obus ou grenades, sur seulement quelques dizaines de mètres carrés, ainsi que les ossements d’un soldat.

La pollution ne se limite pas au métal rouillé. Une analyse de sol a révélé des niveaux d’arsenic atteignant jusqu’à 17 %, et les eaux de la région restent fortement polluées par l’arsenic, avec des niveaux 300 fois plus élevés que ce que les experts jugent tolérable. Résultat d’obus chimiques allemands désamorcés sur place dans les années 1920. Cuivre, zinc, mercure continuent de couler dans les tranchées couvertes et y demeureront vraisemblablement pendant les dix mille prochaines années. Dix mille ans. Le temps géologique de ce que l’homme a fait en dix mois.

Ce que le van change à l’expérience

Arriver en van à Fleury-devant-Douaumont tôt le matin, avant les cars de tourisme, c’est une expérience radicalement différente du circuit organisé depuis Verdun. La bataille de Verdun détruisit 9 villages surplombant la Meuse qui n’ont plus été reconstruits. Fleury-devant-Douaumont se situait à l’épicentre de la bataille. On peut s’arrêter là quand on veut, repartir au bout d’une heure ou rester jusqu’au soir. Le village détruit se visite aujourd’hui en parcours libre, à travers les allées et les bornes identifiant les anciennes rues et habitations. Marcher dans Fleury-devant-Douaumont, c’est une expérience difficile à décrire autrement que par le silence. Des bornes jalonnent les rues et rappellent l’ancienne présence des maisons de paysans, d’artisans et de commerçants.

L’accès est libre et gratuit. Il est possible de passer la nuit sur le parking avec d’autres camping-cars. Les toilettes y sont ouvertes la nuit. Très calme, mais réveil au son des cloches à 7 heures. Les cloches de la chapelle commémorative, érigée après-guerre à l’emplacement présumé de l’ancienne église. Se réveiller là, dans son van, avec ce son qui traverse la forêt au petit matin, c’est quelque chose que les guides touristiques ne savent pas formuler.

Les autres villages fantômes de la zone rouge sont accessibles à la journée depuis ce parking. Des bourgades françaises de l’Aisne, de Meuse, de Meurthe-et-Moselle, de Marne ou encore du Nord-Pas-de-Calais et de la Somme portent les mêmes cicatrices. Ces villages se rencontrent partout sur le front, en Somme, au Chemin des Dames, dans la Marne, mais ceux qui entourent Verdun restent présents dans les mémoires plus que les autres. Le Chemin des Dames dans l’Aisne, la Marne autour de Reims : la France du Nord-Est est un territoire de mémoire que les autoroutes contournent systématiquement.

Pourquoi ce genre d’endroit ne figure pas sur les itinéraires de l’été

La réponse est simple : il n’y a rien à vendre. Pas de restaurant, pas de boutique de souvenirs, pas de billet d’entrée. Ces villages fantômes, Morts pour la France, présentent une mémoire émouvante à travers les chapelles et les monuments commémoratifs érigés après guerre. L’accès est libre. Gratuit et sans fléchage commercial, c’est déjà hors du radar du tourisme de masse.

Il y a aussi quelque chose d’inconfortable dans cette visite. On marche dans les rues d’un lieu mort, sur une terre qui contient encore des corps. Trois quarts des soldats français ont combattu à Verdun : chaque famille, dans chaque ville et village a eu le récit de la bataille. C’est trop proche, trop concret pour être transformé en attraction. Le tourisme de masse a besoin de distance émotionnelle. Fleury n’en laisse aucune.

La route entre Bar-le-Duc et Verdun, la fameuse Voie Sacrée, longe ces territoires sans y entrer vraiment. Après Verdun, en remontant vers le nord du circuit, on longe la “zone rouge”. Cette zone, définie à l’issue de la première guerre mondiale, correspond à la ligne de front du conflit. Des centaines de milliers de voitures la prennent chaque été pour rejoindre l’Alsace ou le Luxembourg. Presque personne ne tourne à gauche.

Un dernier détail, rarement mentionné : le cimetière américain de Romagne-sous-Montfaucon, à une quarantaine de kilomètres au nord de Verdun, est le plus important cimetière américain de la première guerre mondiale. Il accueille les soldats américains tombés lors des offensives de septembre 1918 dans l’Argonne. Posé au milieu des champs, accessible par une petite route sans indication particulière, il reçoit chaque année bien moins de visiteurs que les plages du Débarquement, pour une ampleur historique comparable. C’est peut-être ça, l’avantage du van : on ne fait pas que traverser l’histoire. On s’y arrête.

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