Barrière baissée, panneau « închis » planté au milieu de la chaussée, et derrière, plus rien : juste le brouillard qui mange les lacets. C’est la scène qui m’attendait un matin d’octobre au niveau de la cascade Bâlea, à environ 1 200 mètres d’altitude, alors que je comptais grimper jusqu’au lac glaciaire à plus de 2 000 mètres. Demi-tour immédiat, et une trentaine de kilomètres de virages en épingle à redescendre, la tête pleine de questions sur ce qui venait de se passer.
À retenir
- Une barrière métallique descend sans avertissement quand la météo de montagne se dégrade
- La fermeture intervient précisément au point où la route franchit la limite des arbres et devient vulnérable aux avalanches
- Une solution de secours existe : le téléphérique fonctionne même quand la route est fermée
Le Transfăgărășan, une route qui ferme sans prévenir
Ce qui m’est arrivé n’a rien d’un accident isolé. La route relie deux versants des Carpates et grimpe jusqu’à un col vertigineux : le point culminant se situe près du tunnel, à 2 042 mètres, ce qui en fait la deuxième route la plus haute du pays après la Transalpina, à 2 145 mètres. Une prouesse d’ingénierie qui reste, malgré tout, à la merci de la météo de montagne.
La section alpine, celle qui grimpe vraiment vers le lac, ne reste ouverte que quelques mois par an. Officiellement, elle est praticable de bout en bout du 1er juillet au 31 octobre, sous réserve de conditions météo favorables, et reste fermée le reste de l’année. Mais ces dates sont indicatives, pas gravées dans le marbre. Un coup de froid précoce, une chute de neige inattendue, et la barrière descend, parfois du jour au lendemain.
C’est exactement ce qui s’est produit à l’automne 2025 : les autorités roumaines ont fermé la circulation sur le Transfăgărășan et la Transalpina en raison de mauvaises conditions météorologiques et de risques possibles liés aux fortes chutes de neige, aux blizzards, aux avalanches fréquentes et aux chutes de pierres ou de rochers massives, avec une fermeture précisément entre Piscu Negru (km 104) et Bâlea Cascadă (km 130,8). Un an plus tôt, en novembre 2024, le scénario avait été identique : la route avait fermé sur ce même tronçon en raison de températures négatives comprises entre -3°C et -11°C, combinées à du grésil et de la neige, créant des conditions de conduite dangereuses.
Pourquoi la barrière tombe pile à la cascade
Le choix de ce point de blocage n’a rien d’arbitraire. C’est précisément là, entre la cascade et le versant sud, que la route s’élève au-dessus de la limite des arbres et devient vulnérable aux avalanches. Les cantonniers commencent à déneiger la zone alpine du Transfăgărășan dès le mois de mai et terminent généralement en juin ; à l’automne, le mouvement s’inverse, et la neige reprend ses droits souvent plus tôt que prévu.
Le tronçon fermé n’est d’ailleurs pas anecdotique : un segment de 25 km entre Piscu Negru et Bâlea Cascadă est fermé en hiver pour cause de conditions de conduite dangereuses, traditionnellement du 31 octobre au 1er juillet. Redescendre depuis la cascade jusqu’au bas des lacets, comme cela m’est arrivé, revient donc à parcourir l’équivalent de cette section, aller simple, soit une trentaine de kilomètres de virages serrés à négocier en sens inverse, sans avoir vu le lac.
Le pire, c’est que cette fermeture peut tomber sans le moindre préavis. Une réouverture anticipée n’intervient que lorsque la météo est bonne, que toute la neige a été retirée de la chaussée et qu’il n’y a aucun risque d’avalanche, et l’autorité routière roumaine annonce généralement cette réouverture 24 à 48 heures à l’avance. Dans l’autre sens, pour une fermeture, le délai est parfois encore plus court, une simple alerte météo suffisant à faire descendre la barrière du jour au lendemain.
Le téléphérique, la solution de repli qui sauve la sortie
Heureusement, tout n’était pas perdu ce jour-là. L’accès au lac reste possible exclusivement par téléphérique depuis la station Bâlea Cascadă quand la route de montagne est coupée. C’est cette option que j’aurais dû envisager avant de m’engager sur les lacets, plutôt que de le découvrir barrière fermée.
Le trajet en cabine n’a rien d’un pis-aller : il dure une dizaine de minutes et grimpe d’une altitude de 1 300 mètres à 2 034 mètres, offrant au passage une vue plongeante sur la cascade qu’on ne peut pas avoir depuis la route. Le service fonctionne quotidiennement de 9h à 17h, pour un tarif d’environ 100 lei l’aller-retour, un détail à vérifier avant de partir tant les prix évoluent d’une saison à l’autre. Autre point de vigilance : la cabine ne tourne pas systématiquement, même hors fermeture de la route. Elle circule si la météo est bonne et s’il y a au moins dix passagers, ce qui peut aussi jouer les mauvaises surprises en basse saison.
Ce que j’aurais dû vérifier avant de partir
Avec le recul, l’erreur ne tenait pas à la saison choisie, encore correcte sur le papier, mais à l’absence de vérification la veille du départ. La consigne, répétée par tous les guides de la route, est pourtant simple : il est conseillé de vérifier l’état du DN7C 48 heures avant le départ sur le site officiel de la Compagnie Nationale de Routes. Un réflexe de cinq minutes qui m’aurait évité cette descente pour rien.
Le mois d’octobre, sur le papier, reste une fenêtre correcte pour tenter la traversée : septembre offre en général le meilleur compromis entre route ouverte, météo stable et couleurs automnales, mais dès la mi-octobre, la marge de sécurité se réduit sérieusement. La route est généralement bloquée par la neige entre la mi-octobre et la mi-juin, ce qui signifie qu’à partir de cette période, chaque jour de conduite se joue sur un coup de dés météorologique. Pour ceux qui planifient un van trip dans les Carpates à l’automne, la vraie question n’est plus de savoir si la route sera ouverte au moment du départ, mais si elle le restera assez longtemps pour redescendre de l’autre côté.
Sources : mybiglittlevan.fr | transfagarasan.travel