Le pied du pont romain de Vaison-la-Romaine, ce n’est pas un parking. C’est une esplanade de gravier tolérée, à deux pas de la rivière, où l’on se dit “dix minutes, montée, photo, redescente”. Erreur classique. Ce que j’aurais dû laisser dans le fourgon avant de grimper vers la cité médiévale, ce n’est pas un objet précis : c’est l’idée même d’une visite éclair. Les calades ne négocient pas avec les emplois du temps serrés.
À retenir
- Ce que les tongs et les sandales de plage ont en commun : aucun d’eux n’a sa place sur les pavés en épi de Vaison
- Un pont romain qui a survécu à 2000 ans d’histoire, y compris une crue de 17 mètres en 1992
- Les quinze minutes annoncées se transforment rapidement en une heure sous le soleil provençal
Un pont qui a traversé deux mille ans sans bouger d’un pavé
Avant de râler sur la pente, un mot sur ce qu’on traverse en dix secondes sans y penser. Ce pont est composé d’une seule arche de 17 mètres de long et 9 mètres de large, ce qui en fait le plus large des ponts de la Gaule romaine, et sa construction remonte à la fin du 1er siècle de notre ère. Classé monument historique depuis 1840, il compte parmi les rares ponts antiques encore utilisés aujourd’hui. Autant dire qu’il en a vu d’autres que mon fourgon mal garé.
Il a surtout vu pire, un matin de septembre 1992. Le resserrement du lit par deux éperons rocheux auquel le pont est ancré a fait s’élever l’Ouvèze de 17 mètres ce jour-là, créant en aval un remous gigantesque. Dix-sept mètres, soit à peu près la hauteur d’un immeuble de six étages, avalés par une rivière qu’on imagine tranquille en la longeant à pied. Seul le pont romain, qui en a vu d’autres, a résisté aux assauts de la rivière ; c’est le parapet qui a été emporté et reconstruit. Ce détail change la façon dont on pose le pied sur ces vieilles pierres : on ne marche pas sur un décor, on marche sur un survivant.
Les calades, ou l’art provençal de vous faire regretter vos tongs
Une fois le pont franchi, le décor bascule. Le terme calade désigne en Provence les rues en pente pavées, des ruelles pavées de pierres posées sur chant. Traduction concrète : des cailloux ronds, luisants, disposés en épi, sur une pente qui ne pardonne rien à une semelle plate. J’avais gardé mes sandales de plage, celles qui vivent en permanence sous le siège passager. Grossière erreur. Dès les cinquante premiers mètres, les orteils cherchent une prise qui n’existe pas.
Plus haut, ça ne s’arrange pas. Beaucoup de gens tombent autour du château, car on est obligé d’emprunter des dalles rocheuses polies par les visites et la fréquentation touristique. Ce n’est pas une légende de blog, c’est un phénomène documenté par ceux qui ont fait le trajet avant nous. Avec des enfants, la question ne se pose même pas : la haute ville médiévale est inaccessible en poussette, à cause des rues pavées et de la montée raide depuis le pont romain. On porte, ou on renonce.
Ce que j’aurais dû laisser en bas, donc, tient en trois éléments très concrets : les chaussures ouvertes, le sac à dos bourré comme pour un trek de trois jours, et surtout l’illusion du timing. La ville basse, les sites antiques, le pont romain et la haute ville médiévale sont pourtant tous accessibles à pied depuis le centre, avec moins de 15 minutes de marche entre les points extrêmes, sur le papier. Dans la réalité d’une pente en calade sous le soleil de Provence, ces quinze minutes annoncées se transforment vite en une bonne heure, entre les arrêts photo, les pauses à l’ombre et les demi-tours prudents devant une marche glissante.
Ce qu’on découvre une fois qu’on a lâché prise
Passé ce cap, la cité médiévale mérite chaque goutte de sueur. La ville haute est couronnée par le château construit en 1195 par Raymond VI, comte de Toulouse. On y accède par une porte fortifiée surmontée d’un beffroi dont la tour, classée monument historique en 1914, date du 14e siècle, avec un campanile en fer forgé du 18e. Les ruelles serpentent entre maisons de pierre, placettes à fontaines et hôtels particuliers, avec, en filigrane, ce sentiment étrange d’être passé d’un siècle à l’autre en changeant simplement de trottoir.
Le contraste est d’autant plus fort qu’il raconte une histoire précise : celle d’une population qui a fui la vallée. Dans les périodes troublées du Moyen Âge, les habitants ont migré vers les hauteurs, sur la rive gauche de l’Ouvèze, à l’abri des remparts et d’un château fort, avant que le mouvement ne s’inverse des siècles plus tard. Le pont romain, en somme, n’a pas seulement relié deux rives : il a relié deux façons différentes d’habiter la peur et la sécurité.
Et le fourgon, dans tout ça ?
Reste la question pratique, celle qui intéresse vraiment quiconque voyage en van : où pose-t-on le véhicule sans finir bloqué entre deux murs de calcaire ? La municipalité a tranché depuis longtemps en réservant un espace dédié. L’aire communale, dotée d’une borne artisanale, autorise un stationnement jusqu’à sept jours moyennant un forfait services d’environ 8,50 euros. Les avis de camping-caristes confirment l’intérêt de l’emplacement : le prix reste abordable car l’aire est très proche de la ville à pied, ce qui est rare pour ce type d’équipement.
Un détail à connaître avant de programmer sa route, justement parce qu’il change tout un été : le parking camping-car de Vaison-la-Romaine ferme chaque année fin juillet, début août, en raison du festival des Choralies. Une fermeture qui dure une quinzaine de jours et qui surprend chaque saison les visiteurs venus se garer au pied de la cité, persuadés que la place les attendrait comme d’habitude. Autant le savoir avant de se retrouver, comme moi ce jour-là, à Improviser un plan B les pieds en sang sur les pavés.
Sources : i-campingcar.fr | marie-celine.com