Le lac du Salagou, dans l’Hérault, cache un village que presque personne ne programme dans son itinéraire. Celles, son nom, devait être englouti. Il ne l’a jamais été. Résultat : un village fantôme, ni tout à fait mort, ni vraiment vivant, posé au bord d’une eau rouge sang, qui se redresse aujourd’hui pierre par pierre selon un modèle que personne n’avait encore tenté en France.
À retenir
- Un village était destiné à être noyé mais est resté au sec : pourquoi ce paradoxe cruel ?
- Celles renaît selon un modèle révolutionnaire jamais tenté en France
- Chaque été, des villages engloutis réapparaissent : quels sont les autres fantômes français de l’eau ?
Un paradoxe cruel au bord d’un lac rouge
Dans les années 1950, le département de l’Hérault lance un vaste projet de barrage dans la vallée du Salagou pour créer une réserve d’eau destinée à irriguer les cultures fruitières et réguler les crues de la Lergue et de l’Hérault. La logique semblait implacable : le village de Celles, installé dans cette vallée aux terres rouges d’origine volcanique, se trouve directement sur la zone destinée à être inondée. Le projet prévoyait de monter le niveau du lac jusqu’à la cote 150 mètres, or Celles se situe à 143 mètres d’altitude. Le sort du village semblait scellé.
Dans les années 1960, au fil de l’avancement des travaux, la préfecture décrète l’évacuation progressive de Celles. Les maisons furent désaffectées, propriétés et champs expropriés, écoles et commerces fermés. Entre 1965 et 1969, la quasi-totalité des 80 habitants dut quitter leur village, souvent sans certitude sur la possibilité d’un retour. Puis vint l’ironie de l’histoire : contre toute attente, le lac du Salagou n’atteint jamais la fameuse cote 150. Le niveau se stabilise autour de 139 mètres, bien en dessous de l’altitude du village. Celles reste au sec, les pieds dans l’eau mais la tête hors des flots. Le paradoxe est cruel : les habitants ont été expropriés et déplacés pour rien. Le village, vidé de ses occupants, tombe peu à peu en ruine.
Et les eaux rouges ? Si vous marchez le long des berges du lac du Salagou en été, quand le niveau baisse légèrement, vous pouvez apercevoir d’anciens murets et chemins qui émergent des eaux rouges. C’est ce moment-là que les vanistes guettent : cette heure de lumière rasante où les fondations noyées affleurent, où le paysage prend une dimension presque irréelle. Le lac du Salagou, avec sa terre rouge inimitable, est l’un des bijoux de l’arrière-pays languedocien. Il offre un contraste magnifique entre le bleu de l’eau du lac, du ciel et le paysage aride l’entourant.
Garer son van devant un chantier de renaissance
Ce que peu d’itinéraires mentionnent : Celles est aujourd’hui un chantier actif, au sens propre comme au sens politique. Depuis plusieurs années, la commune travaille à la réhabilitation progressive du hameau-bourg afin de permettre le retour d’habitants et la renaissance d’un village vivant au bord du lac du Salagou. Ce projet s’appuie sur une approche originale : préserver le foncier du village de la spéculation tout en permettant l’installation de nouveaux habitants et d’activités locales.
Le modèle tient en une formule : plus de 50 ans après son abandon forcé, le village de Celles renaît avec un principe original en France : aucun des habitants n’est propriétaire ni locataire, et ils y habiteront pourtant gratuitement. Une partie du foncier privé communal a été cédée au Fonds de dotation Cambas Rojas, une structure d’intérêt général créée pour sécuriser durablement les bâtiments et les terrains du hameau-bourg. Les biens sont ensuite mis à disposition des habitants sous la forme de prêt à usage, un dispositif qui permet d’habiter et de rénover un logement sans devenir propriétaire du bâti.
Le tournant décisif intervient en 2010, lorsque le département cède la propriété totale du village à la commune. Aujourd’hui, le projet de renaissance repose sur des principes forts : diversité sociale et intergénérationnelle, activités professionnelles permanentes et respect du patrimoine bâti. En 2025, trois maisons sont entièrement réhabilitées et un fonds de dotation a été créé pour encadrer l’opération. En 2025, trois maisons sont entièrement réhabilitées et un fonds de dotation a été créé pour encadrer l’opération. Le village vise à terme 85 habitants.
Le projet politique a même été gravé dans la roche rouge, sous forme d’une charte, les accords du Cébérou, signée par tous les habitants. Parmi les principes figurent la « mixité de la population », « l’accueil » et la limitation des commerces à une seule boutique, le futur café associatif. “L’idée, là encore, c’est de limiter la touristification du village avec l’essor de boutiques souvenirs.” Un village que les vanistes peuvent visiter sans le dénaturer. Pas de boutiques à souvenirs, pas de file d’attente, pas de parking payant.
Ce que la France a englouti pour s’éclairer
Celles n’est pas un cas isolé dans le paysage français. Au cours du XXe siècle, 44 vallées françaises habitées ont été sacrifiées sur l’autel de l’hydroélectricité. Engloutis sous les eaux de lacs de barrages, des villages entiers ont disparu, laissant place à un paysage différent et au développement du tourisme balnéaire. Chaque lac de barrage que l’on traverse en van porte un nom, et souvent une histoire qu’on ne raconte pas aux touristes.
Des photos étranges circulent chaque été sur les réseaux : des murs qui pointent hors de l’eau, une travée d’église émergée d’un lac à moitié vide, une route qui réapparaît au milieu de nulle part. Les niveaux d’eau descendent suffisamment bas pour que des fondations, des murs et parfois des clochers entiers sortent de l’eau. À Tignes, c’est le lac du Chevril qui ensevelit depuis 1952 les ruines du vieux village savoyard. En 1952, la construction d’un barrage hydroélectrique de 180 mètres de hauteur a englouti l’ancien village de Tignes et ses 400 ans d’histoire sous 235 millions de mètres cubes d’eau, l’équivalent de 94 000 piscines olympiques. Les lacs dont les barrages mesurent plus de 20 mètres doivent être vidés tous les dix ans. À cette période, qu’on appelle l'”assec”, les vestiges des villages engloutis se découvrent aux yeux des promeneurs.
Dans le Jura, la construction du barrage de Vouglans en 1968 a transformé une vallée en plan d’eau de 35 km et englouti plusieurs hameaux et une abbaye du XIIe siècle. Dans le Var, sous les eaux turquoise du lac de Sainte-Croix repose un village entier : les Salles-sur-Verdon, bourgade varoise de quelques centaines d’âmes, délibérément noyée en 1973. Depuis les épisodes de sécheresse exceptionnelle de 2022, le phénomène de réapparition de ses ruines n’a plus rien de rare : les autorités le considèrent désormais comme récurrent, directement lié au changement climatique.
Comment en faire une étape de road trip, concrètement
Le bivouac étant interdit sur la totalité du Grand Site Salagou-Cirque de Mourèze, il faut se rapprocher des campings alentours qui disposent d’aires naturelles et d’emplacements, ou se rapprocher des établissements France Passion pour passer la nuit. Les aires de camping-car autour du lac permettent de poser le van à quelques minutes de Celles à pied ou en vélo. Le tour du lac à pied (environ 28 km) ou en VTT permet de découvrir les paysages de ruffe et les panoramas sur le cirque de Mourèze. Pour une version plus courte, la randonnée du Mont Liausson propose un joli point de vue sur l’ensemble du site.
L’accès à ces sites reste strictement encadré : les abords des barrages sont des zones réglementées, et la baignade ou la plongée y sont souvent interdites pour des raisons de sécurité. À Celles en revanche, rien n’interdit de déambuler dans les ruelles, d’observer les chantiers de réhabilitation depuis l’extérieur, ou de s’asseoir sur les bords du lac pour regarder l’eau rougeâtre. Le coup de cœur des visiteurs : le contraste entre les ruines de pierre sombre et le rouge des terres autour du lac crée une atmosphère presque irréelle. On se croirait sur une autre planète. Arrivez tôt le matin pour profiter du calme et des reflets sur l’eau.
Dans l’arrière-pays héraultais, le lac du Salagou surprend par la couleur rouge de ses collines volcaniques qui contrastent avec le bleu profond de ses eaux. Ce site unique, classé Grand Site de France, attire les amateurs de nature, de baignade et de sports nautiques, mais aussi les passionnés de randonnée et de VTT. Ce que les guides ne disent pas : la commune sert de point de départ à la traversée du “Colorado languedocien”, traversant les ruffes rouges uniques du Salagou, phénomène géologique rare datant du Permien, 250 millions d’années. Un van garé ici, c’est au moins deux journées pleines d’exploration garanties, et une histoire à raconter au prochain bivouac.
Sources : sciencepost.fr | sciencepost.fr