« On cherchait le Portugal d’avant » : cette région d’Espagne juste à côté offre tout, sauf la foule

Le Portugal saturé, c’est désormais un fait documenté. Lisbonne dépasse les 4 millions de visiteurs annuels pour une ville de moins de 550 000 habitants, l’Algarve craque sous les tentes au mois d’août, et même l’Alentejo, longtemps épargné, commence à figurer dans toutes les listes de “destinations alternatives”. Résultat : certains voyageurs cherchent l’ambiance d’avant, les ruelles sans selfie stick, les cafés où personne ne consulte un guide. Ils devraient juste regarder à gauche sur la carte. L’Estrémadure, région espagnole directement collée à la frontière portugaise, coche toutes les cases sans en avoir l’air.

Cette région du sud-ouest de l’Espagne, frontalière du Portugal, est l’une des moins fréquentées du pays par les touristes étrangers. Avec 41 634 km², l’Estrémadure, presqu’un tiers plus grande que la Belgique, ne compte qu’un million d’habitants. Le calcul est vite fait : moins de 25 habitants au kilomètre carré. Pour un van, c’est le paradis. Pour un camping-car, c’est la liberté. Les voyageurs traversent généralement l’Estrémadure trop vite pour atteindre l’Andalousie ou le Portugal voisin. Mauvaise idée, et cet article est là pour corriger le tir.

À retenir

  • Olivenza : une anomalie magnifique où l’architecture portugaise se cache en territoire espagnol depuis deux siècles
  • Trois villes, trois millénaires d’histoire sans les armées de touristes qui encombrent Rome ou Pompéi
  • Un paradis secret pour les ornithologues : vautours fauves, aigles ibériques et rapaces en liberté

Une ville portugaise en territoire espagnol : Olivenza, l’anomalie magnifique

Commencer par Olivenza, c’est poser le ton de tout le voyage. Olivenza, charmante ville blanche fortifiée entourée d’oliveraies, compte 12 000 habitants. En raison de son appartenance au Portugal durant cinq siècles, de 1297 à 1801, la ville put se façonner une architecture mêlant les styles des deux pays. La ville d’Olivenza était sous souveraineté portugaise de 1297 à 1801, quand elle fut occupée par l’Espagne durant la Guerre des Oranges et cédée par le Traité de Badajoz. Depuis, le Portugal n’a jamais officiellement renoncé à la reprendre. Un litige frontalier qui dure depuis plus de deux siècles, géré avec une courtoisie ibérique remarquable.

Les rues, les pavés noirs et blancs et le style architectural manuélin que l’on retrouve à l’intérieur et à l’extérieur des églises de la ville rappellent immédiatement Évora ou Elvas, à quelques kilomètres de là. La municipalité retrouve une certaine culture portugaise : une partie des rues et lieux ont une double toponymie, bon nombre de citoyens sont bilingues et souvent même adoptent la double nationalité. On est en Espagne, on entend l’espagnol, mais les azulejos sur les murs des églises, le style manuélin des portails, les pavés en mosaïque noire et blanche racontent une autre histoire. Celle d’un Portugal de poche, niché dans les terres estrémègnes.

Cáceres, Mérida, Trujillo : trois villes, trois millénaires d’histoire sans la queue aux monuments

Des plus belles ruines romaines du pays aux villes et villages médiévaux qui semblent avoir du mal à entrer pleinement dans le XXIe siècle, un voyage en Estrémadure s’apparente parfois à une visite de l’Espagne d’antan. Mérida, Cáceres et Trujillo comptent parmi les sites historiques les mieux conservés du pays. Trois villes, trois atmosphères, trois époques condensées sur quelques heures de route.

Mérida d’abord. La ville constitue le plus important site archéologique romain d’Espagne. Le théâtre, l’amphithéâtre, le forum, le temple de Diane, mais aussi l’aqueduc, figurent parmi les vestiges à admirer aux quatre coins de la ville. L’ensemble, appuyé par le Musée national d’art romain de Mérida, figure sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Différence capitale avec Rome ou Pompéi : on peut en faire le tour sans armée de touristes, et souvent sans billet réservé trois semaines à l’avance. L’été, le théâtre antique redevient ce qu’il était : un festival de théâtre classique s’y tient pendant la saison estivale.

Cáceres, ensuite. À Cáceres, l’Arco de la Estrella, la Plaza de Santa María et le Musée ont servi de lieux de tournage à la série à succès Game of Thrones, tout comme le parc naturel Los Barruecos et le château de Trujillo dans les environs de Cáceres. Peu de visiteurs le savent. Et Trujillo ferme le trio avec une anecdote saisissante : c’est de cette région que sont originaires certains des plus grands conquérants des Amériques. Hernán Cortés, Francisco Pizarro, Vasco Núñez de Balboa et Francisco de Orellana sont quelques-uns de ces noms célèbres. Le nouveau monde, né dans une ville espagnole que la plupart des Français ne sauraient situer sur une carte.

Monfragüe : le parc national que les ornithologues s’échangent en secret

Le Parc National de Monfragüe en Estrémadure est un véritable sanctuaire naturel où le fleuve Tage rencontre la rivière Tiétar, façonnant des paysages époustouflants de chênes verts, de chênes-lièges, de collines et de gigantesques rochers. Le parc a été reconnu comme réserve de biosphère par l’UNESCO en 2003. Résultat d’une reconnaissance bien méritée : le vautour moine est l’une des espèces les plus caractéristiques de la région, avec un maximum de 339 couples sûrs. Le Parc National de Monfragüe abrite une grande diversité de rapaces, parmi lesquels l’aigle ibérique et le vautour percnoptère. Le rapace le plus visible reste le vautour fauve, avec 635 couples sûrs et une estimation pouvant atteindre près de 800 couples.

Au belvédère du Salto del Gitano, le spectacle est saisissant. Le succès du parc tient à ses rapaces, et plus particulièrement aux vautours fauves. Très nombreux sur la falaise qui surplombe le fleuve, ils tournoient sans fin ou restent sagement posés au bord du vide, défiant les lois du vertige. Ils trouvent dans les parois suffisamment de cavités naturelles pour nidifier. Quand le temps est chaud, ils montent très haut dans le ciel, portés par les courants thermiques, et peuvent tournoyer pendant de longs moments. Ce n’est pas du tout le profil d’une réserve animalière aménagée : c’est la nature brute, accessible à pied depuis la route.

Pour les adeptes du van ou du camping-car, la logistique est pensée. En Estrémadure, on peut passer la nuit dans plus de 30 municipalités dotées d’aires de service équipées de tout le nécessaire : raccordements pour l’eau potable, l’électricité et le drainage. Les options sont réparties dans toute la région, aussi bien à proximité de l’autoroute A-5 que sur des routes secondaires et dans de magnifiques enclaves naturelles telles que la Vallée du Jerte, La Vera, la Sierra de Gata ou le Géoparc Villuercas-Ibores-Jara. Cette région d’Espagne possède l’un des ciels les moins pollués par la lumière en Europe, ce qui en fait un endroit idéal pour l’astrotourisme, l’observation des oiseaux et d’autres activités incroyables.

La table estrémègne : un jambon, un fromage, et une AOP que personne ne connaît encore

L’Estrémadure produit ce que les gourmets cherchent dans le Périgord ou la Toscane : des produits bruts d’une qualité absurde, à des prix qui font rougir leurs équivalents “de marque”. Ces productions régionales sont valorisées à travers 15 AOP ou IGP, mises en scène grâce à des fêtes gastronomiques et des itinéraires touristiques dédiés : routes du Jambon ibérique “Dehesa Extremadura”, du Fromage d’Estrémadure, de l’Huile d’olive, du Vin et du Cava Ribera del Guadiana, de la Vallée de la Cerise et des Sensations “Paprika de la Vera”. Quinze appellations. Pour une région dont la plupart des voyageurs étrangers ignorent jusqu’au nom.

Les Espagnols apprécient énormément cette région pour sa cuisine, notamment ses viandes rôties et sa Torta del Casar, fromage de brebis piquant et crémeux. Ce dernier, quasiment inconnu en France, est l’un des fromages les plus singuliers de la péninsule ibérique : une pâte molle qui se mange à la cuillère, directement dans le fromage découpé en chapeau. À 30 km au sud de Mérida, le domaine Pago los Balancines est l’un des plus emblématiques de l’évolution de la production locale. Les vins de la Ribera del Guadiana ont gagné en qualité jusqu’à bénéficier d’une AOP. Ce domaine, avec 70 ha de vignes exploitées exclusivement en bio et vendangées à la main, produit 200 000 bouteilles de très belle facture.

Le Portugal d’avant, celui des routes désertes et des terrasses sans bruit, n’a pas disparu. Il a juste changé de passeport. L’Estrémadure possède l’un des ciels les moins pollués par la lumière en Europe, et d’après les chiffres du tourisme régional, alors que 4,7 millions de Français avaient visité l’Espagne en 2017, seuls 41 003 d’entre eux étaient venus en Estrémadure cette même année. Un ratio de 1 sur 114. Autant dire que les pistes de randonnée de Monfragüe et les ruelles de Cáceres sont encore, pour l’essentiel, à vous.

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